Amours Barbares I I

Elans du Corps ...


Les femmes, sauf exception, ne sont pas à ce point hypnotisées qu’elles tombent en pâmoison dès l’apparition de l’attribut : il y chez quelque chose de triste et d’humiliant. Quoi, ça pourrait n’être que ça ? On ne voit pas un amoureux honnête se glorifier d’un moyen si vulgaire. On ne voit pas ainsi le pauvre M. de Nemours, si excité qu’il soit, une nuit où il s’est échappé de la Cour et a réussi à gagner le lieu où se tient celle qui se refuse toujours. Il fait chaud cet été-là, c’est la canicule. Devant la princesse qu’il surprend déshabillée, presque nue, on ne voit pas ce prince surgir à l’improviste, une telle arme en main. La princesse pousserait les hauts cris, il n’ose rien, peut-on être si niais ! Pourtant, si elle le fuit, c’est pour qu’il la force, il ne demande que ça. Ne serait-ce que pour y goûter, pour savoir ce que cela fait. Dieu, que ce roman est peu vraisemblable !

Moi, qui ai horreur de la vulgarité, je ne nierai pas cependant que, dans le récit amoureux, le sexe pourrait, si flatteur que ce soit, jouer un rôle. De son côté, Valmont ne s’y risque qu’à bon escient, Choderlos de Laclos ne nous le dit pas dans ses Liaisons Dangereuses, mais dans L’Amant de Lady Chatterley, Mellors, ce père lapin poète, va jusqu’à lui donner un nom, il l’appelle John Thomas et lui parle comme à un vieux camarade, avec ses références bibliques : « Es-tu le maître ? Es-tu mon maître ?... Est-ce que veux lady Jane ? Tu m’as fait plonger de nouveau. Tu peux t’en vanter. Oui, et tu te dresses en souriant. Prends-la donc ! Prends lady Jane ! Portes, ouvrez-vous, le roi de gloire va entrer… » Et loin d’être offusquée comme l’auraient été la princesse de Clèves et la Présidente, lady Jane s’adresse à lui : « N’est-ce pas qu’il est beau ! Si indépendant, si étrange ! Et il entre en moi si profond… » Et elle tenait le pénis doucement dans sa main. Il dit : « Béni soit le lien qui unit nos cœurs dans un même amour. »

Au moins, avec Lawrence en a-t-on fini avec les hypocrisies d’un langage qui interdisait d’appeler un chat un chat et prétendait que l’amour allait chez les hommes comme chez les anges. Dans le moment où Laclos écrivait son roman, Nelson naissait. Fils d’un pasteur évangélique qui élevait toujours la voix dans les moments du prône où il parlait du péché de la chair. N’empêche qu’en Angleterre, à cette époque-là, la dépravation était à son comble et que le jeune Horatio Nelson, le futur amiral, se laissa dépuceler à onze ans par une servante du pasteur. Rien n’est plus tentant que l’interdit.

Quoique je sois fâché de n’être pas le séducteur qu’on pourrait croire, on aurait tort de ne pas me considérer comme tel. Fausses, les petites légendes qui peuvent courir parce que j’ai écrit telle ou telle chose ou parce que je me serais, ici ou là, mal conduit, au point que, les directeurs de rédaction mettaient en garde les jeunes personnes qu’il envoyaient m’interviewer : « Attention, c’est un tombeur… » D’abord ne tombent que celles qui penchent déjà. Ensuite, les intimités de ses dames d’aujourd’hui, c’est autre chose que du temps de ma jeunesse, bien malin qui peut les approcher, cuirassées comme elles sont. Je parle des jeunes avec leur jean, pas des méméres. Il y faut un art diabolique où certains académiciens malins auraient acquis des brevets, si, si.

Il est vrai qu’avec Mara je passais de bons moments quand, laissant de repos ses admirations pour Camus, elle se consacrait à moi, encore que, dans les extases que je m’étais promises avant l’heure, je fusse monté moins haut que je l’imaginais. Orpheline d’officier, elle avait été élevée au couvent de la Légion d’honneur où elle n’avait rien appris en ce domaine, ni même avec le gentleman qui lui faisait la cour. Sur bien des points je lui déniaisais et lui enseignait des subtilités de délectation qu’elle ignorait et dont elle se montra réjouie…


JULES ROY
art
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